Assise sur le banc, j’observe mes superbes sandales Decathlon, ornées d’un liseré bordeaux (elles existent aussi en jaune). Decathlon… cela envole mes pensées jusqu’en France. Que serions-nous devenus dans notre pays natal ? Sûrement aurions-nous acquis une petite propriété quelque part en province… Mais je divague. Vite, mon bus, je ne dois pas le rater.
J’essaie de monter au plus vite pour ne pas me faire houspiller par le chauffeur, tout en validant ma carte et en tenant en équilibre : le bus a déjà démarré, les portes à demi closes. Quoi ? Toi, la Parisienne qui me lis, je sais que tu tiens très bien en équilibre dans une rame de métro, en tailleur serré et talons hauts, sans bouger un cil, sans toucher quoi que ce soit. Une reine des transports intra-muros. Je sais, ne t’en fais pas, j’étais comme toi, ma belle. Mais viens, je t’emmène voyager en bus Egged ou Dan, made in Israel !
Après avoir gravi les marches du bus interurbain et validé ma carte, je rampe et saute jusqu’à une place, je m’écrase sur mon siège et je souffle. Je vérifie encore mon trajet sur l’appli, car rien n’est logique ici, sauf le soleil qui se lève et se couche… et encore. Je vous épargne le voyage option enfants, où tu comptes ta couvée tout en payant et en vérifiant les sacs (merci Hachem, mon peuple aime les enfants, même quand la petite dernière saute sur tous les sièges, occupés compris).
Je reviens à mon bus : je vais profiter du calme… sauf que j’ai oublié mon pull. Le chauffeur nous prend pour des surgelés, clim à fond en plein été. Je veux lire, mais le bus prend des virages serrés alors que, par la fenêtre, la route est droite. Sociable, j’entame la discussion avec le conducteur. En Israël, les chauffeurs de bus aiment te dire ce que tu dois penser, dire et faire. Tu as un problème dans la vie ? Pas besoin de psychothérapie : prends un billet Haïfa–Jérusalem, il te réglera ton mal-être en un trajet. Ils ont un avis sur tout : la politique, le sport, la géographie.
Je décide de faire un somme, mais je suis réveillée par un freinage brutal. Des chèvres ! Dans la banlieue de Haïfa, le high-tech a pour voisines les chèvres du Bédouin du coin. On attend… et ma correspondance, elle, ne m’attendra pas : 40 minutes de patience.
Et les bus en ville ? C’est comme faire du kart avec un bus. Assieds-toi direct, ne joue jamais ! Le bus de ta ville doit avoir un minuteur : il éjecte d’un coup les passagers, les anciens et les bambins, avale son paquet de voyageurs et file plus vite que Buzz l’Éclair. Appuie bien sur le bouton stop, sinon tu fais le tour de la ville. Prends tes cachets contre le mal des transports et apprends le trajet du retour par cœur : non, ce n’est pas l’arrêt d’en face, c’est dans une rue parallèle. Peut-être un monde parallèle. Les plans de bus ? Inexistants. Même les nouveaux chauffeurs sont guidés par les habitants (histoire vraie et vérifiable).
Mais comme c’est Israël, il y a de belles histoires. Un jour de printemps, entre deux vagues de corona, j’étais très malade et je devais me rendre à Haïfa. Je me suis trompée de bus, d’horaire, la cata. Déjà en route, la secrétaire m’appelle : mon spécialiste ne pourra pas me recevoir. Je descends en pleine campagne, déboussolée, et j’éclate en sanglots de fatigue.
Le bus du retour arrive vite. Je monte, les larmes encore aux yeux. Le chauffeur panique et m’assomme de questions, ce qui me fait pleurer encore plus. Je m’assois derrière lui et je sens qu’il me protège. Je lui explique mon problème. Il me dit que tout passe, d’aller me reposer, que demain est un autre jour. En fin de parcours, il me dit qu’il a eu peur pour moi.
Merci, mon grand frère. Merci d’être aussi insupportable, mais toujours là pour les petits et les gros bobos. Merci à ces chauffeurs complètement barrés qui t’aident malgré tout. Merci d’être à la maison. Puis je descends… enfin, je vais essayer.
Maayan, de Go-Galil
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